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  • Photo du rédacteurCatherine Rey

La voix des galériens




2003. Pour la première fois de ma vie, je « faisais » la rentrée littéraire. J’avais l’impression merveilleuse d’entrer dans la cour des grands. La rentrée littéraire 2003 m’a appris quelques vérités - mais pas toutes ! - sur les sombres trafics du milieu littéraire, ses mensonges, ses traîtrises, sa lâcheté, ses prix que l’on dit « littéraires », une année à laquelle je repense souvent avec tristesse et amertume. J’y ai perdu beaucoup d’illusions et un éditeur. Le texte ci-dessous fut rédigé en 2003 pour la page Forum du Monde des Livres. Il n’a jamais paru. Vous comprendrez pourquoi.


*


La voix des galériens


Il y a les voix qu’on entend hurler haut et fort sur le « forum » en ces rentrées littéraires.


Il y a la voix des éditeurs qui sont les maîtres d’œuvre de notre Grand-messe d’automne. Ils publient, c’est leur sacerdoce. Ils publient avec amour, au cas où vous en douteriez. Ils publient jusqu’à 700 livres à la fois, au diable l’avarice ! Il existe tant de merveilleux ouvrages à faire découvrir sur terre. Ce serait une grave erreur si les éditeurs dérogeaient à leur mission évangélisatrice. L’on entend aussi la voix des agents littéraires s’invectiver sur le « forum ». A l’instar des éditeurs, les agents littéraires aiment et soutiennent la littérature au cas où vous en douteriez. Ils ont pour devoir de gérer en douceur la difficile relation entre l’auteur et l’éditeur qui peut souvent passer de l’amour à la haine en l’espace d’une rentrée littéraire, pour peu que l’auteur n’ait pas été à la hauteur des espérances qu’on avait fondées sur lui. Il y a aussi la voix des libraires qui redoutent jusque sur le « forum » qu’on achète des livres en dehors de leurs murs. Une coalition diabolique sévit au cœur d’un nouveau système appelé Internet. C’est d’une perversion insensée [1] . Il y a la voix des journalistes. Ils ne bénissent pas les 700 ouvrages qui leur arrivent sous forme de tsunami chaque automne. Ils hurlent et rugissent et menacent de tout plaquer, mais après avoir bien pesté, ils empruntent bravement les allées balisées de la critique pépère qui leur ont été tracées à la machette par les éditeurs dont la curiosité intellectuelle ne fait aucun doute, ou par d’autres collègues journalistes. Ils recopient faute de temps le papier d’un tel, grand découvreur de talents devant l’Éternel. Non, ce n’est pas de la paresse, ce n’est pas du vice, c’est juste le manque de temps qui les fait agir ainsi. La rentrée littéraire, ils en ont jusque là. Comme on les comprend.


Et curieusement il y a une voix qu’on n’entend jamais dans cette vaste farce.

La voix de celui qui se trouve au mauvais bout de la chaîne alimentaire, la voix de celui sans lequel tout ce capharnaüm n’existerait pas, la voix de celui qui est finalement coupable de ce grand bordel dont il devrait se sentir responsable : c’est la voix de l’auteur. Il a déjà publié un bouquin, c’est bien assez d’honneur qu’on lui fait. Alors mieux vaut la mettre en veilleuse. L’auteur, il ne voulait pas y aller, lui, dans l’arène de la rentrée littéraire. Il savait bien que c’était un plan pourri. Mais sachez que l’auteur n’a aucun pouvoir de décision dans ce genre d’affaire. Il fait ce qu’on lui dit de faire. Il est déjà bien content d’avoir été recueilli chez un éditeur après des années de galère, son manuscrit sous le bras. La rentrée ? Mais oui, petit, la rentrée, c’est fantastique. Il y a les prix littéraires. Tu te rends compte, un prix pour toi tout seul ! Quelle gloire ! Alors il traîne les pieds, et il y va quand même à l’abattoir. Et la rentrée, il la vit comme une seconde jeunesse tout en sachant que c’est peut-être sa dernière heure. Et il se retrouve dans une fosse où on l’a poussé et là, il lui faut prendre les armes. Il se prend à haïr son prochain. On lui dit que c’est la guerre. On lui dit : voilà l’homme à abattre, il s’appelle « auteur », il est publié par une maison adverse. Il faut savoir défendre ses couleurs. Tu l’aimes ta maison d’édition, hein, petit ? Alors, tire ! Car l’auteur n’a pas le choix. Un auteur sans éditeur, c’est quand même une pauvre bête. Un auteur édité, c’est la même bête, mais pieds et poings liés à son maître. Auteur, toi qui entres dans la carrière, ne regarde surtout pas dans les coulisses de cette vaste mascarade. Ce que tu y verrais est trop moche. Tu crois que ton éditeur aime la littérature. Tu es bien naïf. Ce n’est pas le talent qu’il promeut en publiant, c’est juste une stratégie qui consiste à ramasser le blé des offices et à occuper l’espace. Plus ton éditeur a l’heureuse idée d’imprimer du livre, surtout en quantité, plus sa marchandise s’étalera largement sur les tables des libraires. Et plus il sera vu. C’est juste un truc de marketing. Tu le savais que le libraire le payait pour ça ? Auteur, toi qui entres dans la carrière, on chantera tes louanges aujourd’hui, mais demain on te chassera sans autre forme de procès. La roche Tarpéienne est proche du Capitole. On admire ta singularité et on la met en vedette, tout est bon à prendre. Vas-y petit, donne tout ce que tu as ! Mets-y tes tripes ! Les tripes, ça rapporte son pesant d’or. Mais la singularité ne sert qu’une seule fois et la souffrance n’est pas recyclable. Auteur, toi qui entres dans la carrière, sache que les prix littéraires, c’est bidon. Tu vivras ça comme une grande aventure. Tu te prendras à rêver. Tu crois en ton talent. Ce que tu ne sais pas, c’est que la messe est dite avant même l’arrivée du prêtre. Il y avait une hostie de belle taille qui se morfondait sur l’autel, mais les éditeurs et uniquement ceux qui pèsent lourd, l’ont déjà partagée la belle hostie sans même attendre que le curé la tranche. L’autel, c’est comme une table de baccara. Les mises sont grosses. Et personne n’a envie de perdre. Auteur, toi qui entres dans la carrière, sache que les empires éditoriaux qui reposent sur toi et tes frères galériens sont bâtis sur le plus ignoble des mensonges. Tu rames à fond de cale pour faire fonctionner ce beau corps vérolé du monde de l’édition qui s’empiffre dans des banquets où tu ne seras jamais invité. Tu n’oses rien dire contre le système, car on t’isole grâce à une stratégie bien conduite. Tu te dis que tes collègues écrivains savent mieux se débrouiller que toi. On parle d’avances faramineuses dans les journaux. Comparé à ça, tu te sens minable. Tu t’étonnes tout de même que tes droits d’auteur ne te soient jamais versés. Pourquoi faut-il toujours réclamer son dû et souvent menacer ? Tu t’étonnes des chiffres de ventes et tu te prends à penser qu’ils ont été revus à la baisse, car le nombre de retours est toujours étrangement élevé. Tu regrettes l’absence totale de contrôle sur les ventes de tes ouvrages. Et le prêt payant en bibliothèque ? Où va l’argent ? Et tes droits à l’étranger ? Tu n’en as jamais vu la couleur ! Tu regrettes l’absence de syndicat où faire entendre ta voix et respecter tes droits. Tu déplores la stratégie perverse des éditeurs qui consiste à diviser pour mieux régner, quand les livres sont joués les uns contre les autres au sein d’une même maison, et les auteurs soumis au même régime de haine. Tu désapprouves le mensonge qui règne autour de ces pratiques et tu te demandes pourquoi certains journalistes ne brisent pas l’omerta ? Quel sordide avantage obtiennent-ils contre leur silence ? Toi qui entres dans la carrière, sois fort, car un jour, tu seras devenu ringard. Il faudra céder la place. Tout ça, tu ne le sais pas. Allez ! Mieux vaut ne pas le savoir. Ça fait trop mal d’être utilisé, humilié et finalement jeté. Au suivant !


Toi qui entres dans la carrière, n’ouvre jamais le rideau sur les coulisses sordides où nous, les auteurs, sommes réduits au plus minable des rôles dans cette grande mascarade. La rentrée littéraire, vous la haïssez. Sachez que nous la haïssons nous aussi.


[1] Je confirme, quelques années plus tard, à quel point la perversion dont je parlais alors a gagné du terrain. Le système de commande de livres sur Amazon finira par éliminer les libraires à long terme. Saviez-vous qu’Amazon rachète les droits de publication de certains auteurs de telle sorte que leur réédition est rendue impossible ? Saviez-vous qu’Amazon ne paie pas les distributeurs ? Saviez-vous que certains livres, même publiés en Penguin classique, ne sont plus distribués en Australie, et que, pour peu qu’on veuille les commander chez un libraire, (ce qui est mon cas) ce dernier devra avoir recours à un distributeur implanté à l’étranger pour les obtenir ? Moyenne d’attente, deux mois. A bien choisir, je préfère attendre que d’engraisser l’hydre.




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